Le dormeur du val

Alors que l’église de son village sonne les douze coups de midi, elle se promène. Ce matin en sortant de son lit, elle a décidé de sortir, d’enfourcher sa bicyclette et de rouler sans s’arrêter ! Partir le plus loin possible. Oublier son quotidien ! Ne plus penser à cette guerre dont tout le monde parle ! Juste sentir le vent fouetter son visage et emporter ses cheveux !

         Voilà déjà deux bonnes heures qu’elle a quitté la demeure familiale sans en dire un mot. Et la faim qui commence à la tirailler… Peut-être devrait-elle s’arrêter ici pour manger les quelques provisions qu’elle a emporté ?

C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

         La vue de ce spectacle ne la fait pas hésiter bien longtemps. La voilà qui marche à côté de sa bicyclette et qui la dépose contre l’un des arbres de cette petite clairière. Elle prend son panier et décide de se rapprocher de la rivière pour manger les pieds dans l’eau. Habituellement, c’est une chose qui lui est interdite. Pourquoi voudrais-tu entrer dans l’eau ?! dit-elle en imitant sa mère et en retirant ses chaussures. Mais pour me rafraîchir, pardi, ajouta-elle en souriant.

         Ce n’est qu’une fois assise au bord de l’eau à manger une pomme qu’elle procède à une plus fine observation de son environnement. Et c’est là qu’elle le vit…

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

         Elle ne s’était jusque là pas rendu compte de sa présence. Venue pour oublier la guerre, voilà que celle-ci lui saute à nouveau aux yeux. Que fait-il là, d’abord, ce soldat, à se reposer, alors que la France subit défaite sur défaite et qu’elle est en bonne voie pour laisser gagner les prussiens ?

         Elle ne peut pas rester ici. Même s’il dort et qu’il n’a pas remarqué sa présence, elle ne peut pas. Se promener seule de la sorte est une interdiction encore plus grande que simplement mettre les pieds dans l’eau. Surtout en temps de guerre… Ce soldat est sans doute accompagné. Ses compagnons ne doivent pas être bien loin. Sans doute allongés, eux aussi, sous ce chaud soleil d’été.

         Ses chaussures remises aux pieds, elle se dirige sans bruit vers sa bicyclette en tournant le dos au soldat endormit. Elle doit partir. Pourtant sa curiosité l’emporte. Elle ne peut s’empêcher de faire demi-tour et de l’observer.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

         Il est beau ce soldat, il semble serein dans son costume. Quelque chose la pousse à se rapprocher. Est-ce son sourire, sa pâleur, ou le fait qu’il semble frigorifié malgré le soleil qui brille sur lui ? Encore quelques mètres les séparent… Quelques pas… Puis plus rien.

La voilà debout devant lui. Impossible pour elle de partir, désormais. Seule une larme coule sur sa joue alors qu’elle est figée dans sa contemplation.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.